Le « 4-4-2 Losange » Uruguayen: approche par l’entraînement

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L’Uruguay a trouvé une formule victorieuse au cours de la Coupe du Monde 2018, en s’organisant en « 4-4-2 Losange ». Utilisé à l’occasion lors de sa campagne de qualification, ce système est celui sur lequel la Celeste s’est appuyée pour venir à bout de la Russie (3-0) et du Portugal (2-1) pour obtenir son billet pour les quarts de finale de la Coupe du Monde 2018.

Ce système étant le support d’une animation de jeu huilée, tant sur le plan offensif que défensif, on propose une approche par l’entraînement de la mise en place d’un tel projet de jeu. L’effet attendu sera illustré par des séquences de jeu issues des rencontres.

Note sur les procédés : J’ai fait le choix de proposer des procédés qui mobilisent un groupe de joueurs de 16+2 ou 3 gardiens, ce qui correspond à un groupe séance réaliste (et non un groupe de 23 internationaux encadrés par un staff de 11 personnes – certes pas tous assignés au rectangle vert). Ces procédés ne sont pas exhaustifs, ils se compléteront bien entendu d’autres procédés connexes (jeux, exercices). J’ai cependant choisi de proposer le procédé qui me semblait être le plus à même de transmettre le contenu souhaité. Dans chaque procédé avec opposition, il y a une équipe cible (en bleu ciel) et une équipe de « sparring partners ». Chaque équipe a son animation propre, visant à générer un problème de jeu.

Par-dessus tout, ce n’est évidemment pas une recette de cuisine, il faut bien évidemment tenir compte du diagnostic des forces en présence. La “charrua garrua” ne s’achète pas en pack de 6 au supermarché.

Cependant, une constante accélérera le processus de mise en place, c’est le respect de l’organisation et de l’animation choisie à travers les jeux ; garant de la cohérence entre la semaine d’entraînement et le match.

Note sur les vidéos: De plus en plus de vidéos “tactiques” sur Internet ressemblent à des notices de montage car elles ne sont pas ciblés, et traitent trop de choses à la fois, parfois seulement pour indiquer avec une flèche dans quel sens le ballon roule. Les vidéos de cet article sont en revanche ciblées sur un moment du jeu en particulier, et n’ont pas la nécessité d’être annotées.

Les performances de l’Uruguay découlent d’une animation de très haut niveau ; chaque détail issu de l’observation (sur un positionnement collectif ou déplacement individuel) est source de réflexion.

 

Diagnostic de l’effectif

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L’Uruguay dispose d’un gardien qui commande et se montre enclin à couper les trajectoires dans sa surface. La paire Godin-Gimenez dispose de la complémentarité de son association en club et montre des dispositions à défendre sa surface. Le latéral droit Caceres a un profil plutôt défensif tandis que Laxalt est un contre-attaquant capable de répéter les courses.

Torreia est petit mais combatif, et protège sa défense centrale. Vecino est un milieu plutôt positionnel tandis que Nahitan Nandez est à mi-chemin entre le relayeur et le milieu de couloir (profil Ramires, Matuidi…). Bentancur dispose d’une bonne maîtrise technique et qualité de passe, et peut travailler sans ballon (même s’il peut parfois avoir des absences).

Cavani et Suarez ne sont plus à présenter. Cavani aime les espaces et les longues courses en profondeur, pendant que Suarez préfère le ballon dans les pieds depuis toutes les zones offensives.

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Un mot sur l’entraîneur emblématique Oscar Tabarez, qui a incontestablement sa part de mérite dans la réussite de son équipe. L’Uruguay fait partie de ces rares équipes internationales qui évoluent comme des équipes de club, ce qui est le plus beau compliment que l’on puisse faire à un sélectionneur.

Approche défensive :

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L’Uruguay fait le choix d’un bloc défensif médian, qui peut se transformer en bloc bas pour subir (notamment lorsqu’elle mène au score) et qui permet à l’occasion d’imprimer un pressing haut sur l’adversaire.

A travers la disposition de ses joueurs sur le terrain, la Celeste cherche à freiner les circuits de relance adverses dans l’axe. Une ligne imaginaire est définie à trente mètres du but adverse, ligne en deçà de laquelle l’Uruguay est enclin à laisser le ballon à l’adversaire :

  • L’adversaire n’y est pas immédiatement dangereux
  • Si l’adversaire décide de jouer long, l’Uruguay a la quasi certitude de remporter le duel aérien à la tombée, tout en se parant de l’incertitude liée à un rebond non prévu à proximité de sa surface (voir par ailleurs).

Cette incertitude disparaît au-delà de cette ligne imaginaire car un jeu long arriverait alors à proximité des 16m50. En ce sens, le travail des deux attaquants est de s’intercaler entre les centraux et les milieux axiaux adverses afin de les inciter à jouer dans les couloirs, ou de les cadrer lorsqu’ils amorcent un jeu long. Les attaquants se couvrent afin d’anticiper une passe « central – latéral opposé » ou « central – milieu axial opposé ».

Le rôle du meneur axial est crucial, il doit venir travailler sur le milieu bas du côté du ballon et empêcher le retour vers l’intérieur.

Une fois dépassé par le ballon, l’attaquant vient « fermer le retour », c’est-à-dire la passe en retrait du latéral porteur du ballon, vers son central.

Une fois le latéral adverse en possession du ballon, le relayeur de l’Uruguay réalise une course de cadrage visant à orienter l’adversaire vers l’extérieur et la « zone press » de l’Uruguay (en vert). Le relayeur à l’opposé doit se positionner en couverture de celui venu cadrer.
La « zone press » mobilise le latéral qui intervient sur le temps de passe pour intercepter une transmission vers l’ailier, ou garder celui-ci dos au jeu.

Le travail de la « pointe basse » du losange est essentiel, celui-ci doit se situer « à la coupure du 9 » afin d’empêcher une passe diagonale vers l’attaquant, ce qui mettrait ce dernier directement aux prises avec la charnière centrale. Si l’adversaire joue avec un offensif décroché, la « pointe basse » doit gérer ce joueur dans la zone, mais passer le marquage hors de celle-ci (pour être toujours entre le ballon et le but).

La ligne des 4 défenseurs garde le jeu face à elle, les centraux sont chargés de gérer la profondeur.

De l’utilité du losange pour jouer sur les pertes de l’adversaire

https://vimeo.com/278356379

Pour générer des transitions offensives, inutile de préciser qu’il faut être organisé collectivement et disposer de profils de joueurs capables de récupérer le ballon. Une fois qu’on a dit ça, l’utilité du losange dans ces situations est surtout de disposer de trois joueurs dans l’axe du terrain – souvent déjà derrière les milieux adverses – et en position idéale pour percuter face la charnière adverse.

Toujours garder l’adversaire face à soi

Les attaquants s’opposent à la progression

https://vimeo.com/278356607

Suarez se positionne de façon à être à portée d’intervention du central Fonte, et il veille à ce que Bentancur vienne bien travailler sur le milieu bas Adrien Silva (23). Bentancur ne change de rythme que lorsque le ballon a quitté le pied de Guerreiro. Cavani étant en position de couvrir Suarez, il peut intervenir sur la passe latérale entre les deux milieux bas. La proximité et l’implication collective pour défendre est la raison pour laquelle les joueurs sont immédiatement connectés pour contrer et se créer une situation dès la récupération.

Le jeu proposé ci-après ne s’arrête jamais, c’est un bon jeu de début de séance. Pour autant, il faut veiller au respect des structures de façon à générer des problèmes de jeu réalistes. En ce sens, il y a une réflexion à mener sur l’ « entorse » à la logique du jeu qui consiste à ce que les défenseurs et attaquants permutent lorsque leur équipe a le ballon (quand le ballon traverse le milieu en échanges de passes). Soit cela crée un temps de réajustement avec ballon (conservation en mouvement le temps que chacun récupère sa zone), soit cela implique tous les joueurs tour à tour dans deux secteurs de jeu (ce qui est intéressant aussi sur les catégories de jeunes à 11).

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Les milieux se répartissent les tâches pour réaliser la « zone press »

https://vimeo.com/278356792

Les deux attaquants et le meneur axial ne vont pas chercher Fonte car ce dernier se situe dans ses trente premiers mètres (les 6 premières bandes de pelouse). Bentancur est chargé de travailler sur les milieux bas dans la zone: il ne serait pas judicieux de sa part d’aller chercher Carvalho qui décroche entre ses centraux, car il ne contrôlerait alors plus une zone plus importante du terrain que celle où se trouve Carvalho.

Une fois le latéral adverse en possession du ballon dans le camp adverse, l’Uruguay a deux « zones press ». La seconde est une conséquence de la première.

La posture corporelle de Nahitan Nandez invite Guerreiro à jouer dans le couloir face à lui (sur Guedes (17)) où Caceres est en position de cadrer. Torreia gère le joueur dans sa zone (l’attaquant décroché – ici Joao Mario (10)). A l’opposé, Vecino est venu vers l’intérieur (au niveau du 2e poteau).

Le porteur est invité à jouer dans le couloir, pendant que les options avec angle vers l’intérieur sont bloquées. C’est la première « zone press » de l’Uruguay.

Les seules solutions restantes sont alors de jouer en retrait, ou comme ici, mettre un ballon « à plat » vers l’intérieur qui constitue la seconde « zone press » de l’Uruguay. D’où les changements de rythme successifs de Bentancur pour venir intercepter le ballon dans les pieds des milieux bas.

Si les 3 milieux se coordonnent bien dans le travail défensif, la zone du milieu bas est une mine d’or pour récupérer des ballons.

En cas de récupération, il y a une fenêtre de déséquilibre à exploiter. Une solution possible est celle utilisée ici, avec un appui sur Suarez qui dévie pour Bentancur venu dédoubler.

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https://vimeo.com/278357037

En jouant en retrait en première intention, Guerreiro crée un décalage et permet à Joao Mario de se retrouver non cadré face au jeu malgré la densité que l’Uruguay a créé côté ballon. Le milieu de West Ham choisit de renverser le jeu, ce qui nous donne l’opportunité de voir comment l’Uruguay coulisse et gère la situation à l’opposé.

Les trajectoires de Torreia (14) et Vecino (15) sont cruciales : il s’agit de réaliser la course la plus courte pour se rendre là où ils doivent se situer lorsque le ballon arrive à l’opposé.

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La plupart des milieux sont « attirés par le ballon » et courent comme sur un « home run » de Baseball en faisant le tour de toutes les bases, ce qui est une dépense d’énergie inutile tout en laissant ouvert le couloir de jeu direct vers le but.

Le ballon arrive sur l’excentré Guedes (17) avec un dédoublement de Ricardo Pereira (15).

Le rôle de Vecino (15), le relayeur gauche

Vecino (15) attend que ses partenaires, notamment Torreia (14) soient en position avant de sortir cadrer. Ici, Guedes a déjà le ballon (et l’information), Vecino ne peut sortir le cadrer que sur un temps de passe. Le redoublement entre Ricardo Pereira (15) et Adrien Silva (23) génère un temps de passe du second vers le premier, ce qui permet alors à Vecino de pouvoir venir cadrer Peireira (15) : il ferme l’intérieur du terrain, son orientation d’épaules invite à jouer dans le couloir ou jouer un ballon « à plat ».

Le rôle de Laxalt (17), le latéral gauche

Guedes (17) se projette, le latéral Laxalt (17) doit alors suivre la course du joueur lancé (ce que lui indique Vecino), ce afin de ne pas déformer inutilement la structure défensive. Guedes (17) décroche à nouveau et c’est Bernardo Silva (11) qui plonge dans sa zone. Même situation, même gestion : Laxalt gère la course du joueur lancé et « passe » son marquage (Guedes quittant sa zone). Sur la succession de passes en retrait qui suit, Laxalt grimpe afin de faire remonter son bloc (ainsi, le bloc est « résilient », il reprend une forme et une hauteur qui lui permettra de faire à nouveau du recul frein au-delà de la hauteur de sa surface de réparation sur une prochaine attaque adverse).
Le rôle de Torreia (14), la « pointe basse »

Torreia (14) arrive en même temps que Vecino (15) et gère celui qui fait office de 2e attaquant dans cette situation, càd Bernaro Silva (11). La priorité de Torreia est 1. son joueur 2. sa zone.

Lorsque Bernardo (11) quitte le couloir de jeu direct, Torreia se réajuste (à 11:05). Lorsque Bernardo (11) quitte sa zone et permute avec Guedes (17), un coup d’œil vers la zone de Laxalt lui permet de s’informer de la situation (2 pour 2) et de prendre en charge Guedes (17) lorsque celui-ci entre dans sa zone.

Sur la succession de passes en retrait, Torreia grimpe.

Le milieu offensif – en principe Bentancur (6) mais ici Cavani (21)

Note : à plusieurs reprises dans les rencontres, l’Uruguay a fait « tomber » Bentancur entre Torreia et Nandez de façon à densifier son milieu de terrain en phase défensive, notamment dans ses temps faibles. En « losange », ce serait « plutôt à » Bentancur de venir travailler sur les milieux bas Adrien Silva et William Carvalho comme le fait ici Cavani.

Cavani (21) est connu pour sa dépense d’énergie au profit de son équipe. Ici, sentant le déséquilibre (et dans la foulée de 1-0), il fait l’effort supplémentaire de venir aider ses partenaires – et dépasse même Suarez dans le « partage de la largeur » pour venir travailler sur les milieux bas.

Sur le rôle possible de l’attaquant côté ballon : Cavani (21)

Dans le coaching/management, l’entraîneur doit être attentif aux situations de temps faible et solliciter occasionnellement un travail supplémentaire des attaquants du losange dans ces situations afin de tenter de freiner les latéraux adverses. En revanche, demander aux attaquants de « revenir » systématiquement sur les côtés est contreproductif dans un « 4-4-2 losange » (autant envisager un 4-3-3). Ici, Cavani prend l’initiative du retour défensif car cela lui permet de prendre de l’élan pour entamer une de ses longues courses de pressing qui le caractérisent pour aller d’un latéral vers son central.

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Les défenseurs gèrent la profondeur et jouent le HJ

https://vimeo.com/278357491

L’orientation de corps des défenseurs est importante, tout comme le maintien des distances entre eux. La ligne de 4 est de profil de façon à suivre le ballon et d’avoir dans son champ de vision ce qui peut arriver lancé. Les 4 défenseurs sont répartis sur la largeur de la surface de réparation

Une fois que Joao Mario commence à percuter, la défense proche notamment Caceres (22) s’organise de façon à gérer le joueur lancé (Guerreiro 5). La défense éloignée notamment Godin (3) profite de son recul pour veiller aux prises en charges. Godin est le garant de la hauteur de la ligne défensive, et s’arrête de reculer dès lors que Joao Mario n’avance plus. Il fait grimper la ligne défensive au-delà des 16m50 dès lors que le ballon est joué en retrait.

Le décalage suivant permet de trouver Guerreiro avec du temps/espace face au jeu. Avec la ligne de la surface, l’Uruguay dispose d’un point de référence pour jouer le HJ et il n’est pas dans son intérêt de reculer davantage. D’où l’intérêt de jouer le HJ ici.

On voit la façon dont Gimenez serpente de façon à garder son élan sans reculer, tout en restant dans une trajectoire qui lui permette de couper le chemin d’accès au but par la suite.

La prise de décision collective est basée sur le principe de balle couverte / non couverte (on avance / on recule) avec ici le choix stratégique de jouer le HJ.

Tout le monde est impliqué pour défendre les centres

Défendre plus bas invite l’adversaire à utiliser les centres. D’où l’intérêt d’avoir des défenseurs fiables et impliqués dans ces situations.

https://vimeo.com/278358218

Les deux centres présentés ici sont sources d’enseignement : d’abord, le latéral droit fait le nécessaire pour bloquer les centres (ce qui devient une anomalie dans le jeu moderne) lorsqu’il est en mesure de le faire (car à distance).

Ensuite, on note que Gimenez et Godin ont reculé de profil vers les deux zones préférentielles pour défendre leur but : 1e et 2e poteau.

L’espace entre la charnière centrale et le latéral venu contrer le centre est rempli par la sentinelle Torreia (le relayeur Nandez étant mobilisé pour faire la prise à deux : latéral Caceres relayeur Nandez contre latéral Guerreiro et excentré Bernardo).

Sur le second centre, Raphaël Guerreiro est décalé et trop loin pour être cadré par le latéral. C’est donc Nandez qui s’en charge. On remarque comment Godin et Gimenez se déplacent de façon à s’aménager l’espace pour attaquer leur zone en étant lancé (reculer pour mieux sauter)

Les 4 défenseurs quadrillent la surface de réparation, Torreia peut donc patrouiller autour de l’arc de cercle en cas de renvoi moyen.

L’efficacité des renvois défensifs Uruguayen tient à la proximité entre les lignes et l’implication des différentes lignes : ici, Bentancur est au point de chute. Torreia peut gérer un second ballon face à lui en cas de duel aérien perdu. En cas de duel aérien gagné, Cavani est déjà en mouvement. Nandez n’est pas resté filmer la situation depuis l’aile, il est venu densifier l’intérieur en cas d’un rebond aléatoire dans sa direction.

De ce fait, l’Uruguay ne se met pas en difficulté en se soumettant à l’incertitude des rebonds dans sa moitié. Tout ce qui retombe est renvoyé avant le rebond, et les coéquipiers proches sont déjà en mouvement avant chaque duel.

Sur le jeu suivant (qui est un bon jeu de fin de séance le Vendredi), on peut valoriser les renvois du côté du centreur dans les zones vertes, pour un attaquant venu se placer au point de chute. Cette coordination est un bon moyen de se donner de l’air, si le coéquipier maîtrise le ballon ou (c’est souvent le cas), le défenseur (latéral) adverse commet une faute sans raison. Les touches sont jouées comme des coups francs, au pied.

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Approche offensive : mobiliser la ligne défensive adverse par le mouvement sur toute la largeur

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L’animation offensive de l’Uruguay se base sur une progression collective « étagée » avec des joueurs à des hauteurs de jeu définies : les solutions recherchées sont donc souvent dans le dos des milieux adverses, travail préparatoire au fait de trouver des solutions en mouvement dans le dos de la défense. Pour cela, la prise de risque est restreinte à opérer le jeu vers l’avant depuis les côtés, ce qui est moins risqué dans l’éventualité d’une perte de balle, on peut immédiatement « étouffer » l’adversaire avec la moitié du bloc (càd les joueurs à l’opposé qui sont derrière le ballon).
Les centraux font donc en sorte de faire circuler le ballon à bonne distance des adversaires vers les ailes, soit vers un latéral qui grimpe à hauteur de la pointe basse, soit vers un relayeur qui « s’ouvre » côté ballon. Ensuite, on cherche souvent un point d’ancrage pour trouver un 3e joueur face au jeu (« 1-3-2 »).

L’idée générale étant de supprimer les couvertures en faisant sortir les joueurs adverses de leur alignement défensif.

Le football vit une succession de tendances et contre-tendances.

Les duos d’attaquants ont été remplacés par une pointe et un joueur décroché depuis le début des années 2000 (avec une recherche de davantage de maîtrise collective du ballon au milieu à travers la possession). Du fait et dans cette démarche, les équipes ont fait évoluer les profils évoluant en défense centrale. La généralisation de la défense en zone a accentué cette généralisation de la défense collective, avec très souvent deux centraux en charge d’un seul attaquant (ou pas du tout !), dont un des centraux est un « relanceur » qui n’aime pas nécessairement le duel.

Les défenses « modernes » ne sont pas ou peu habituées à affronter deux attaquants, et peuvent perdre l’habitude d’affronter un attaquant qui les fait sortir de leur zone ou court dans leur dos.

Ou bien, vu autrement : une fois qu’on a l’attaquant dans son champ de vision, « inutile » pour le défenseur de surveiller ses arrières et de chercher le second, si l’équipe ne joue qu’à une seule pointe.

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En ce sens, avec Cavani et Suarez, l’Uruguay crée véritablement les conditions pour faire sortir les centraux de leur zone de confort (largeur de la surface), dans le temps et l’espace.

Le 4-4-2 « losange » ne mobilise structurellement que les deux attaquants face aux deux centraux adverses.

Pour l’adversaire, les options sont à son avantage : resserrer ses quatre défenseurs et boucler les trois intervalles est une première option mais cela crée un temps d’avance pour l’Uruguay au milieu (avec un joueur libre devant ou derrière les milieux adverses).

Un adversaire bien préparé serait même alors avisé de demander à ses latéraux de venir chercher les relayeurs à l’intérieur pour freiner les départs des actions et réduire le temps/espace des milieux. Cependant, cette approche audacieuse laisserait la possibilité à des attaquants de classe mondiale que sont Cavani et Suarez de se retrouver en 1v1 avec les centraux.

En réalité, on constate que les latéraux adverses sont souvent « pris entre deux » face au « losange » car n’ayant pas d’adversaire direct dans leur zone, ils sont attirés par le ballon mais trop loin d’un adversaire potentiel et laissent parfois de l’espace dans leur dos. Un espace que les deux buteurs Uruguayens seront toujours en mesure d’exploiter au cours du match.

https://vimeo.com/278356273

Lorsqu’un central vient décrocher et aspire un latéral avec lui, l’autre attaquant se retrouve seul entre les deux centraux, il serait alors idiot de se priver de faire courir les deux centraux vers leur but de temps à autres.

Il y a un vrai enjeu à coordonner les déplacements des deux attaquants, afin de faire en sorte que ceux-ci soient le plus souvent à une vingtaine de mètres l’un de l’autre (repère donné : la moitié de la largeur de la surface de réparation). Cela dit, lorsque ces deux attaquants sont aussi capables d’opérer de grands renversements de jeu, la question de leur éloignement ne devient plus un problème que pour l’adversaire.

Il y a deux situations propices à envisager le « losange »:

  • La première est celle lorsqu’on dispose de deux très bons attaquants mais qu’on ne veut pas céder de poids au milieu, c’est le cas de la Celeste avec Cavani et Suarez et quatre vrais milieux derrière eux : conséquence logique, ces bons attaquants pourront à l’occasion ou souvent se mettre leurs propres barrières et ne pas réaliser de courses altruistes pour l’autre attaquant (vers les couloirs) ; ils attendront le service dans l’axe, qui est la zone où ils ont le plus de chances de marquer.
  • L’autre situation est lorsqu’on ne dispose que d’un seul bon ailier dans son effectif mais qu’on ne veut pas envisager de système en 4-3-3 pour autant C’est l’exemple de la Colombie contre l’Angleterre, avec Falcao et Cuadrado en pointe – les ballons ne pouvant cependant pas sortir des pieds des trois milieux défensifs pour les alimenter. Dans ce cas là, les déplacements naturels du joueur « ailier » aligné devant servira de support pour l’animation (à gauche comme à droite).

En revanche, mécaniser les déplacements d’un des deux attaquant rencontre rarement un franc succès, par manque de réalisme des courses, une démarche enrayée quand l’un des deux joueurs prend conscience qu’il court pour l’autre.

Il est donc alors intéressant de constituer son milieu de terrain avec un des deux relayeurs qui fait des courses en profondeur (voir de dédoublement) – tandis que l’autre relayeur est un joueur beaucoup plus positionnel. Nandez répond à cette description de milieu « quasi ailier ».

De ces différentes actions de jeu, on peut identifier et classer plusieurs situations : on propose le découpage suivant basé sur l’attitude des défenseurs adverses, qui est le support de la lecture du jeu des joueurs offensifs. De cette lecture du jeu découle des enchaînements possibles dans les espaces rendus jouables par l’adversaire.

Voici à quoi pourrait ressembler un arbre de décision, en fonction de la zone du terrain (central / latéral adverse) et de l’attitude de l’adversaire occupant cette zone (cadre / ne cadre pas)

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On propose le procédé suivant, qui est une situation. On veut amener les joueurs à exécuter les différents enchaînements rendus possibles par ce rapport de force (déséquilibre partiel avec repli retardé de l’excentré) matérialisé par un départ unique vers le latéral, avec le relayeur qui s’ « ouvre » côté ballon.

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La progression du jeu : recherche de relais vers l’avant pour trouver des joueurs lancés

Défenseur central cadre l’attaquant

https://vimeo.com/278355383

Sur une interception haute devant Bernardo Silva, Vecino (15) joue en première intention sur Nahitan Nandez (8) qui joue vers l’avant sur Suarez venu demander le ballon en appui (sur la prise de balle de Nandez). Se sachant cadré (car au contact de Fonte), sa déviation orientée viserait un Bentancur mieux connecté à l’action. A noter l’importance du départ de Cavani lors du ballon en appui vers Suarez (et non une fois que Bentancur aurait reçu le ballon. C’est ce qui fera la différence)

Défenseur central ne cadre pas l’attaquant

https://vimeo.com/278354770

Bentancur (6) décale Nandez (8). Ces deux joueurs sont facilement interchangeables dans l’animation respectivement par Torreia (pointe basse) et Caceres (latéral droit). C’est l’appel de Caceres vers l’extérieur qui ouvre l’intervalle et permet de trouver Cavani en appui. Celui-ci, ayant décroché, n’a pas été suivi par le central Fonte (le porteur n’étant pas cadré, l’ancien stoppeur de Southampton recule).

Latéral cadre le relayeur, défenseur central ne couvre pas

La « pointe basse » Torreia joue sur le latéral (c’est le « départ identique de la situation ») qui joue sur le relayeur Nandez venu s’excentrer le long de la ligne. Ce dernier est cadré par le latéral gauche Guerreiro et ne peut que remiser, vers l’intérieur et la projection de Caceres.

Avec davantage de justesse dans l’enchaînement, Caceres aurait pu trouver son coéquipier Suarez en position très favorable de 1v1 pour percuter face au central Fonte, qui n’est pas venu couvrir son Guerreiro lors de son intervention.

Latéral ne cadre pas l’attaquant

https://vimeo.com/278355050

Godin décale du bout du pointu Vecino qui joue sur Suarez venu s’excentrer le long de la ligne de touche. La spontanéité de cette passe élimine du même coup Adrien Silva (23) et William Carvalho (14)

Non cadré (Ricardo Pereira (15) étant en train de se replacer à la suite de son renvoi de la tête), Suarez change de rythme et percute vers l’intérieur où les milieux Portuguais ne sont pas encore en position de couvrir l’intérieur. La course de Laxalt (à noter le changement de rythme à partir du moment où Suarez a le ballon en contrôle) emmène Ricardo Pereira (15) – qui fait le bon choix de suivre le joueur lancé. Suarez dispose alors de différentes solutions en mouvement.

Latéral cadre: l’enjeu de trouver des relais

https://vimeo.com/278355520

Sur un départ d’action semblable à l’exercice précédent (sauf que c’est le latéral qui « tombe » pour demander et le relayeur qui « s’ouvre », un mouvement plus conventionnel et moins risqué), Coates saute un relais et joue Nandez (8) le long de la ligne. Celui-ci, cadré par Kudryashov remise sur Caceres (22) venu dédoubler à l’intérieur. Sur ce temps de passe, c’est le meneur Bentancur qui vient s’excentrer pour s’ouvrir le champ pour percuter face à Zobnin (11), qui a une nouvelle fois suivi le dézonage et se retrouve à combler la zone du latéral gauche.

Dans cette situation, Caceres ne peut pas s’engager davantage dans une course vers le poteau de corner car il est latéral. Le relayeur aurait pu s’insérer (Nandez est resté faire la compensation).

Dans le management/coaching, cette situation est un vrai enjeu : l’animation des deux attaquants du losange et du meneur axial nécessite que l’un des offensifs se déplace sur la largeur afin de déformer la ligne défensive adverse.

Cependant, comme évoqué plus haut, les différents obstacles à cela sont que souvent, le choix du « losange » découle d’une analyse des profils qui nous amène à considérer un « meneur axial » qui n’est pas un relayeur ni un ailier : en ce sens, ce joueur ne sera jamais vraiment enclin à s’excentrer (on voit plus souvent l’effet inverse, quand des milieux offensifs excentrés – pas assez décisifs pour être alignés dans l’axe dès le départ – viennent toucher des ballons dans l’axe dans l’animation).

La préparation du jeu: création d’espace dans le dos des milieux adverses depuis les côtés

https://vimeo.com/279826310

La Russie défend avec un bloc en 4-4-2 en défense « mixte » (marquage individuel dans la zone)

La circulation avec des angles entre Godin et Coates permet de créer un espace, en jouant en retrait, Godin permet à Coates d’avoir de l’espace (car Miranchuk (15) couvre Dzubya (22)). Sur le temps de passe entre les deux centraux, Nandez (8) vient s’ « ouvrir » et « tombe » côté ballon (en appuis arrière) de façon à aspirer Cherishev (6) et l’amener « entre deux ».

Coates saute un relais et écarte sur Caceres (22) qui est donc trop loin de Cherishev (dépassé par le ballon) ou du latéral gauche Kudryashov (13).

Lorsque Caceres maîtrise (prise ouverte vers l’avant), Bentancur (6) réalise une course courbée vers le poteau de corner de façon à emmener Zobnin (11). Cavani déclenche un mouvement en appui pour se sortir du marquage d’Ignashevich (4).

Cela permet à Caceres de disposer d’une fenêtre étroite mais jouable pour s’appuyer sur Cavani : un intérieur du pied appuyé avec un rebond permet d’éviter une « jambe qui traine » et permet à l’attaquant de jouer la déviation en demi volée vers son partenaire.

On propose le procédé d’entraînement suivant, sous forme d’un exercice lors duquel on apportera les correctifs et critères listés ci-dessus.

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Le déséquilibre : le démarquage à travers le jeu combiné et les centres

Comme mentionné au préalable, le « losange » permet d’aligner deux vrais attaquants et mobiliser la moitié d’une ligne défensive « classique » à 4 défenseurs. Il y a donc un intérêt à remplir l’espace à l’opposé, qui est un espace soit rendu libre par le manque de rigueur des défenseurs à l’opposé (la fermeture des centres souvent non réalisée par les latéraux dits « modernes »), soit rendu exploitable par l’élan qu’il est possible de prendre pour attaquer l’espace.
On propose deux exemples de cette situation :

https://vimeo.com/278356040

Dans la première, ce sont les mouvements coordonnés de Cavani et Suarez qui attirent l’attention de la défense Russe qui croit contrôler la situation en ayant les deux buteurs dans son champ de vision. D’où l’intérêt du dépassement de fonction de Bentancur qui s’intercale dans la défense et suivi de façon hésitante par le milieu Zobnin.

https://vimeo.com/278355802

Dans le second cas de figure, qui a fait le tour des télévisions, le déplacement de Cavani est un cas d’école : sa transversale est brillante pour toucher Suarez. La ligne défensive Portugaise est mobilisée par Suarez et Bentancur qui vient s’insérer dans le dos de Pepe.

En se concentrant sur Cavani, on voit comment dans un premier temps il se rend visible de Guerreiro qui prend une première information sur la course du buteur (6:36), puis sort de son champ de vision pour mieux surgir dans son dos. Il y a fort à parier que le Cavani aurait de toute façon coupé la trajectoire du centre même en cas d’une fermeture par Guerreiro, du fait de l’élan dont il disposait (il aurait peut-être été gêné pour ajuster sa tête cependant).

On propose le jeu suivant :

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Phases arrêtées

Les phases arrêtées se travaillent bien avec le jeu des « centres » présenté précédemment, en jouant toutes les remises en jeu comme des coups francs (directs ou indirects). Voici quelques exemples de l’organisation de l’Uruguay sur phases arrêtées :

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Touches longues : l’idée est de viser deux joueurs cible pendant qu’un 3e joueur est déjà en mouvement sur une potentielle déviation. Pas de risque concernant le rebond, trois milieux positionnés en « V » quadrillent l’entrée de la surface.

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Coups francs défensifs : marquage individuel avec 4 joueurs libres. Aucun risque pris face à la Russie, les 11 joueurs ont été mobilisés pour défendre le CPA excentré. Diego Laxalt est l’homme de base.

Ensuite, Cavani et Suarez sont chargés de nettoyer la surface de but, pendant que Vecino et Nandez se chargent des seconds ballons de rebond. 5 joueurs sont assignés un joueur à prendre en marquage individuel. Le dégagement de Vecino est un modèle pour éloigner le danger, en envoyant un ballon le plus loin possible dans le terrain.

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Corners offensifs : Ayant probablement noté les grandes difficultés de la Russie dans l’exercice, l’Uruguay a fait le choix audacieux de ne laisser que trois sécurités derrière (en défendant en 1+2).

Quatre joueurs attaquent le ballon. Le rôle de Cavani en starter permet de libérer de l’espace au premier poteau et de dévier le ballon. Le rôle de Vecino est tout aussi intéressant pour fermer le 2e poteau, semblable au rôle de William Gallas ou Nemanja Matic dans les équipes de Mourinho. Ce joueur fait une course vers le 2e poteau sans se préoccuper de savoir si le ballon est dévié, c’est comme ça qu’il peut avoir un temps d’avance et être déjà placé dans ce cas de figure.

Généralement, les joueurs à la sortie ont la consigne d’arroser en première intention pour ne pas risquer l’interception et un contre. Si ils ne sont pas les premiers sur le ballon, leur rôle est alors de casser la contre-attaque par une faute (raison pour laquelle on positionnera ici les joueurs offensifs rapides qui ne sont pas performants dans les airs – tout en veillant à inverser un de ceux-ci avec un starter si ils sont déjà avertis).

Laxalt a de la réussite, mais l’Uruguay faisant monter 6 joueurs dans la surface (mobilisant 9 Russes), la probabilité que sa frappe soit déviée et que le gardien soit masqué était importante.

Biscuit

https://vimeo.com/279826717

On ne peut pas parler de l’Uruguay sans mentionner le vice et l’expérience dont font preuve les joueurs d’Oscar Tabarez. Voici comment Diego Godin transforme quasiment à tous les coups une situation mal embarquée en une situation bénéfique à son équipe, en freinant sa course de façon que l’attaquant se prenne les pieds dans les siens et commette une faute.

 

Sébastien Chapuis (@SebC__)

 

 

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